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18 Février 2018 : Le Barillet est Vide


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3 réponses à ce sujet

#1 Posté 10 January 2018 - 06:49 PM Par Kalin

  • Kalin
  • Maître du jeu
  • Aussi doux qu'un câlin

  • 185 messages

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Ça fait une heure que je fixe la place vide qui est en face de moi. Je ne sais pas si j'ai déjà cligné des yeux. Je ne suis pas fatiguée. Je n'ai pas dormi de la nuit, ni celle d'avant et encore moins celle d'avant mon départ, mais je ne suis pas fatiguée, tout simplement parce que je suis maintenue éveillée et occupée par les centaines de pensées et d'images qui font la foire dans mon esprit depuis les trois derniers jours. Maintenant, je n'ai envie de penser plus qu'à rien. Je pousse un soupir intergalactique. Je peux me le permettre, il n'y a personne autour de moi. Enfin, presque personne. A cette heure-là du soir, personne ne prend le train, alors j'ai le wagon pour moi toute seule... Enfin voilà, j'aurais presque eu le wagon à moi toute seule, donc,  s'il n'y avait pas ce vieux type qui me regarde avec des yeux de merlan frit depuis le début du voyage, juste deux places en diagonale en face de moi. Quelle poisse. Il faut que dans l'entièreté de ce train pourri, le seul type qui m'accompagne soit un vieux débris qui se tient juste à trois mètres de moi. Et il faut qu'il me regarde, en plus... même si il serait plus approprié de dire qu'il se rince l’œil sur la seule silhouette féminine qu'il a pu voir d'aussi près jusqu'à ses cent-quinze balais, parce qu'à défaut de pouvoir s'offrir le plaisir de scruter mon beau, doux, et magnifique visage, ses yeux ne bougent plus de mon décolleté qui doit sûrement bailler à s'en décrocher la mâchoire, vu à quel point je me tiens droite sur mon siège, pour ne pas dire que je suis carrément avachie dessus. Aaah... quel bonheur. En guise de lot de consolation pour ceux que je viens à peine de quitter, on me file un vieux porte-manteau qui me déshabille du regard. Ma vie est passionnante.
Je ne peux pas attendre comme ça. Pour chasser ces idées de ma tête, je sors mon téléphone de la poche de mon blouson. Je m'égare pendant quelques minutes sur des conneries. J'ai pas mal de notifications, d'ailleurs, mais ni Yüki, ni Kawaki n'ont répondu mes derniers messages. A cette heure-là, ils doivent être en cours. Mes doigts se baladent jusqu'à l'application Zeeder... je fais défiler la liste de morceaux sous mes yeux sans vraiment les regarder, puis je m'arrête sur celui-ci. Avec mon pouce j'appuie sur le bouton «play».



Je laisse ma tête s'allonger contre la vitre du train. A l’extérieur, elles sont couvertes d'une couche de poussière couleur ocre à cause des tempêtes de sable qui surviennent entre Tombstone et Crash-Town. Mon regard se perd dans le paysage qui défile à grande vitesse sous mes yeux... de l'herbe sèche et jaune, des pierres sèches et jaunes, des arbres flétris aux feuilles jaunes... et de la terre, de la terre, de la terre et pas âme qui vive. Tout est vide, sec ou cramé. Un peu comme le cerveau de Bilel, tiens. Ma plaisanterie intérieure me fait spontanément souffler du nez. Puis, en pensant à Bilel, cela me fait repenser à ces deux mois que j'ai passé à l’Académie, avec lui, et avec tous les autres. Je me demande comment j'ai pu sociabiliser à travers le duel de monstres ? Avec tous ces gens que j'ai rencontrés et qui sont devenus des amis ou des ennemis. Je repense à la manière dont mes liens sociaux se sont tissés avec eux, les phrases que nous avons pu dire qui nous ont rapprochés ou éloignés, les fous rires, mes grandes engueulades, les crises de nerfs, et même un peu d'amour...  Maintenant que je m'éloigne de toutes ces choses, je me rends compte à quel point elles étaient devenues importantes pour moi. Ouais, je considère ces deux mois passés dans cette école de givrés comme une réussite, parce que là-bas, j'ai trouvé ce que j'étais venue chercher : la vie.
Avant l'Académie, je ne peux pas dire que j'ai vraiment vécu. On ne vit pas lorsqu'on est bien confortablement installé dans sa petite carapace blindée, avec ses petites idées toutes faites, son petit manteau, ses petites manières, ayant accès à tout, et pouvant réaliser le moindre de nos désirs. C'est pas une vie, ça. Je crois qu'on vit lorsqu'on galère, qu'on insulte la Terre entière de colère ou de désespoir, qu'on se prend de grandes claques pour nos choix les plus pourris. C'est chelou à dire, mais bizarrement, on finit par apprécier ça. N'allez pas raconter ce que je n'ai pas dit, je ne suis pas masochiste, mais j'apprécie de me faire remettre à ma place quand je suis à côté de la plaque. Tout seul, on y arrive pas.
Je pousse un soupir en regardant mon reflet dans la vitre. Des lèvres décorées de corail sur une peau brune, puis cet espèce de truc aux brodures dorées, avec deux trous juste pour que je puisse y percevoir deux globes verts. Un peu à la punk, même si ce n'est pas son intention, la moitié gauche de son crâne est tondu court. L'autre moitié laisse onduler des mèches brunes, puis des tresses qui s'en échappent ici et là, venant lui chatouiller les épaules. Elle à l'air de kiffer ses cheveux en vue de tout le bordel qu'elle y a fourré. Des bijoux cylindriques, une chaîne, des plumes... Je commence à ne pas la trouver si laide. Finalement, la seule chose qui n'a pas changée, c'est elle





«Pourquoi tous ces masques Lena... Un pour dormir, un pour vivre... N'en as-tu pas marre de te cacher ?»




Ce n'est pas tout à fait vrai. Ces masques font partie intégrante de moi. Je ne me cache pas parce que j'ai des problèmes de confiance en moi... enfin, pas seulement. Non, ce masque cache l'empreinte d'une identité que j'ai rejetée en quittant ma ville. Et maintenant, je suis en train d'y retourner. Quel beau bordel. J'ai pas vraiment le temps de laisser mon esprit s'évader plus longtemps. Le vieux type se lève et se dirige vers moi. Je retire un de mes écouteurs. Qu'est-ce qu'elle veut, la vieille branche... ?

«Si ce n'est pas triste ça ! Nous sommes que deux dans ce grand wagon, et il n'y a pas âme qui vive ! Ecoute, ça ne te dirai pas de faire la causette avec un vieux bonhomme comme moi ? On se sent bien seul à mon age... (rires)»

«Ce ne serait pas plutôt un prétexte pour vous asseoir en face de moi ?» je ne sais pas si je dois être accablée ou prise de pitié pour lui.

«Oh, mais c'est que les jeunes de nos jours sont bien perspicaces ! (rires) Bon, ce n'est pas que mon dos me fait souffrir, mais accepterais-tu de ma compagnie en tant que voyageur de galère ?»

Je ne peux m'empêcher de lâcher un sourire. Vivre ne se résume pas qu'aux étudiants de l'Académie... partout autour de moi, il y a des gens qui ont tous un truc à raconter, même si leur histoire est chiante. Je crois que c'est un autre truc que j'ai appris dans cette école. Je retire mon sac de la table voyageur pour le poser sur la place à côté de moi, et je retire mes pieds de la banquette d'en face pour qu'il puisse s'asseoir.

«C'est pas courant de voir des jeunes aller à Crash-Town... surtout avec les temps qui courent.»

«Hm.»

«Pas très bavarde la petite ! (Il me regarde en levant un sourcil, comme s'il venait de décerner une anomalie sur mon visage) Dis-moi, le carnaval c'est pas passé depuis une paye ? (rires)»

«Ça ne vous dirait pas de parler d'autre chose que de cette ville pourrie et de mes fringues ?»

«Chacun protège ses secrets, hein ? (Il toussote) Tu sais, à ton âge, quand je n'avais pas cette troisième jambe et toutes ces rides sur mon visage, j'étais un sacré vacancier !»

«Vous voyagiez ?»

«Bien sûr. Tu sais, j'ai grandit dans un petit village à côté de Kyôto. Pour moi, le monde ne se résumait qu'à quelques maisons, de vastes prairies et les paysannes du coin ! (rires) Pour nous, notre avenir ne comptait d'issues que sur les doigts d'une main. On reprenait l'entreprise de nos parents, où bien on montait son petit atelier artisanal faisant de la concurrence à celui d'en face, sans jamais connaître un franc succès ni d'épanouissement particulier. C'est ce qui m'a poussé à bouger de mon terrier. Alors, lorsque j'ai eu dix-huit ans, j'ai rassemblé le peu d'affaires que je possédais, et je suis parti de chez moi sans crier gare. Quand on est jeune, on n'a pas vraiment conscience des choses... et je ne me rendais pas compte à l'époque comme je faisais du mal à ma pauvre mère. Enfin, voilà comment mon grand voyage a débuté.»

Son récit me captive tellement que je ne fais même pas attention lorsque ses yeux lorgnent parfois au niveau de ma poitrine. Ce vieux... ça m'a fait comme une grande claque. Juste à l'instant, j'ai eu l'impression de me reconnaître dans son petit exposé. Est-ce que quelqu'un vient de tirer sur les couilles du destin pour que cette situation se produise ?

«Un grand voyage... Vous êtes parti seul sur les routes et, tout ce chemin, vous l'avez... fait tout seul ?»

«Ahaha ! Bien sûr que non. Partout où l'on va, on rencontre des gens... puis on parle avec eux, alors ils deviennent des camarades, ou bien des amis.» le sourire qu'il m'offre en dit une paye sur ses propos. Je repense alors à l'Académie, aux étudiants... à ma chambre.

«Pas des amours ?»

Il plisse légèrement les yeux, son sourire se ferme doucement. Qu'est-ce qu'il y a, il est mécanophile, toute sa vie il a arpenté les routes à la recherche d'une belle voiture qu'il n'a jamais trouvée et j'ai fait une connerie en parlant d'amour ? Je m'enflamme un peu vite. Puis vu comme son œil pétille sur la zone qui se trouve juste en-dessous de ma poitrine et au-dessus de ma poitrine, j'en doute... Puis tout à coup, il se met à sourire.

«Oh, ça ! Oh, ça ! Tu sais... C'est peut-être difficile à comprendre quand on a ton âge, mais... Durant toute ma vie, j'ai trop aimé l'Amour pour bien aimer les femmes. La femme, et les hommes en général, sont toujours en-dessous de l'Amour... l'Amour dont on rêve, je veux dire, celui de la poésie. Alors, j'ai toujours eu du mal à... Enfin, enfin, je sais pas bien parler de la femme. J'ai parfaitement conscience d'être passé à côté de quelque chose toute ma vie. Par paresse ou par pudeur, je ne sais pas bien.»

«Vous voulez dire que la réalité n'a jamais pu être à la hauteur de vos rêves... Et du coup, vous avez laissé tomber, en préférant rêver ?»

«C'est à peu près ça.»

«Je vous suis pas. En gros ça veut dire que c'est mort pour réaliser ses rêves, quoi. On sera toujours à côté de la plaque par rapport à la réalité...»

«Oh, non ! Détrompe-toi. Si tu as des rêves, cours-y après à toute allure ! Il n'y a rien de pire que de rester avec en soi des rêves irréalisés...»

Une sorte de mélancolie s'installe à côté de nous.

«Hm. (Je regarde par la vitre. C'est toujours jaune, sec, et vide.) Je ne suis pas sûre qu'il s'agisse de rêves ou bien de vieux caprices de gosse pour moi...»

«Je ne sais pas bien s'il existe des caprices d'enfant.»

«Hein ?»

«Tu te demandes bien ce que cela peut vouloir dire, n'est-ce pas ?» ça y est, papy se met à jouer aux vieux érudits.

«Vous accouchez maintenant ou dans une heure ?»

«C'est bon, c'est bon... (rires) Tu vois... Selon moi, un homme passe sa vie à compenser son enfance. C'est-à-dire que toutes nos déceptions, tout ce que l'on a obtenu ou ce que l'on n'a pas eu, lorsqu'on devient adulte, même inconsciemment, on essaye de les réaliser, ces déceptions.»


Je dois... Je dois être une fille sacrément déçue, alors.




#2 Posté 14 January 2018 - 02:57 PM Par Kawaki

  • Kawaki
  • Maître du jeu
  • Narrateur dramaturge

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Ecraser l'innocent qui résiste, c'est un moyen que les tyrans emploient pour se faire place en mainte circonstance.” (Johann Wolfang von Goethe)


Mont de l’Enfer, Cour des Détenus – Bloc Est, 18h.


C’était ma dernière ronde de la journée. Mes pas fatigués résonnaient à l’intérieur des larges couloirs de la Cour des Détenus au rythme des clés qui s’entrechoquaient à ma ceinture. Les flammes silencieuses des torches dansaient librement dans l’enceinte lugubre du vieux bâtiment. Pourquoi des torches à la place des néons ? Je ne le savais pas moi-même, mais cela ne m’avait jamais gêné, encore moins troublé. Le boss disait tout simplement qu’ « il n’y avait pas de petites économies ».
J’avais l’impression d’être moins seul, moins tyrannique, au milieu de ces ombres issues des feux qui se mouvaient sur les murs poussiéreux. Elles me jugeaient, elles se comparaient à moi, à tous mes semblables qui longeaient les parois de cette prison sale et étouffante. Je pouvais entendre au loin la voix ferme de Chris depuis la Cour des Trépassés, suivie immédiatement d’un coup de feu. Un courant d’air, discret, se fraya un chemin à travers l’embouchure d’une fenêtre entre-ouverte pour me caresser la nuque. Les ombres muettes s’agitèrent de plus bel, comme pour accueillir un nouveau venu.
Entre mes mains, le bruit métallique du chariot était d’une compagnie bien plus inanimée et plate. Je le faisais rouler, c’était tout. Il contenait des plats peu conventionnels, destinés au Bloc Est. Je ne risquais jamais un coup d’oeil à l’intérieur des bacs, peut-être pour m’enlever une certaine culpabilité, ce qui était tout bonnement ridicule en y repensant : je n’avais pas à fléchir devant la misère et la pauvreté criminelle de ces terroristes.
Depuis l’ascension de Letton Filliatrau au pouvoir, les Calibres-Rouges avaient pris l’habitude de minimiser le luxe des prisonniers. Le seul confort convenable qu’il leur restait était un bouton jaune, située près de chacune de leur table de chevet, afin qu’ils puissent appeler un de nos gars pour les emmener uriner dans un endroit potable. Certains simplets en avaient profité pour tenter de s’échapper, voire de se suicider, avant de se prendre un électrochoc pour calmer leurs ardeurs héroïques. Un petit nombre de Calibres-Rouges avaient la gâchette facile : ils leur arrivaient, par « accident », d’avoir « oublié » de régler le mode de leur Bulletdisk. Lorsqu’on présentait un cadavre au général de division Judas Filliatrau – le frère de Letton Filliatrau – il laissait échapper un léger rictus et renvoyait le fautif au boulot d’un geste désinvolte. La première sanction, à laquelle j’avais eu la chance d’assister du haut de mon jeune âge, avait été administré par notre dictateur en personne. Une pile de cadavres, cela finissait toujours par se voir. Aussi loin que je me souvienne, je n’avais jamais vu mon général de division dans un tel état de panique qu’au moment où son frère aîné avait descendu les escaliers menant à nos baraquements, trois pioches à la main. Il avait presque autant sué qu’un régiment de mineurs. La voix de notre dirigeant avait percuté l’honneur des coupables, comme un revers paternel et ironique du karma. « Je suis en manque d’effectifs dans mes mines, soyez braves. Merci ». Il tendit les outils d’un air jovial et naturel à trois d’entre nous. Je ne me rappelle plus de leurs noms, je ne les ai jamais revus. Il remonta les escaliers en sifflotant l’hymne national japonais, les mains dans le dos, avec le sentiment du devoir accompli. Un homme admirable.


Le chariot faisait décidément un vacarme assourdissant, je ne m’en rendais peut-être pas compte avec l’habitude, même avec les échos comme compagnon de mon ouïe. A mon arrivée dans le Bloc Est, les premiers prisonniers tendaient déjà les mains, prêts à recevoir leur bac et leur cuillère. Je devais avouer, avec tout le regret que je porte à leur égard aujourd’hui, que je ne les regardais plus dans les yeux depuis un bon bout de temps à cette époque. Ce n’était pas un dédain princier, loin de là, mais plutôt une manière de préserver une part de mon humanité. Lorsque je leur tendais ces bacs, lorsque nos regards se croisaient, j’avais l’impression de leur donner mon propre coeur à manger. Je les contemplais, avec un certain voyeurisme, dévorer une par une chacune de mes artères, chacune mes veines, mâchant, broyant ce qu’il me restait de compassion et de pitié à leur égard. Leur haine était déjà trop grande, j’aurais aimé laisser égoïstement mes collègues les nourrir à ma place. Je sentais, avec une peur immense dans les tripes, que j’avais déjà trop donné.
Ces visages, ces regards, ces mains que j’essayais d’éviter se succédaient, au même titre que les numéros tatoués sur leurs bras : 11032, 11033, 11034… J’avais la terrible sensation de croiser en permanence la même personne, les mêmes yeux ambrées, la même barbe hirsute, le même corps amaigri, les mêmes cheveux gras et gris qui pendaient comme des morts sur leurs crânes. J’avais la douloureuse impression de m’être perdu dans le labyrinthe de ma paranoïa. Chaque cul-de-sac m’enfermait dans cette vision macabre d’un cadavre sur pattes, demandant silencieusement son maigre repas, avec l’envie, l’espoir de pouvoir me choper au cou au passage. Je cherchais, peut-être avec la précipitation due à ma jeunesse, à rebrousser chemin pour chercher une autre issue, une issue moins oppressante, plus indolente.
Cette dernière m’a été offerte par un homme, visiblement endormi. Je lui enviais le calme de sa torpeur, il ne m’avait pas entendu arrivé. Il était couché sur le côté, sur le sol pierreux, dos à moi dans sa cellule. Son crâne chauve était parsemé d’anciennes cicatrices recousues et son corps massif avait l’air d’être boursouflé dans les tissus fins et beiges qu’on donnait communément aux coupables. J’aurais pu tout simplement lui déposer son bac de nourriture au pied des barreaux, mais je fus pris d’une curiosité incontrôlable, condamné à l’assouvir si je voulais quitter le bloc. Je tapai violemment sur les barreaux, le ton autoritaire. Les répercutions de mes coups sonnaient comme un glas lointain :

- Debout ! Debout ! Viens chercher ton dîner si tu ne veux pas qu’il s’en aille.

Aucune réponse. Croyant à une feinte, je répétais mon geste une bonne dizaine de fois, sans succès. Je finis par étouffer un « Scheiße » qui rétracta ma frustration dans ma gorge. Je sortis mon talkie-walkie qui encombrait ma poche. J’appuyai sur le bouton central.

- Ici le caporal Greiger Rosenstrauss de la première division. Centrale, à vous.

Je relâchai le bouton central. Quelques grésillements désagréables me firent patienter. Le réseau était souvent mis à mal à l’intérieur du Mont de l’Enfer. Je sentais du mouvement dans mon dos : des prisonniers commençaient à s’agiter. Seraient-ils au courant d’une quelconque supercherie ? Les grésillements formèrent progressivement une voix, brouillée par la machine mais compréhensible :

- Ici le Général de division Noah Nightingal, quel est votre problème caporal Rosenstrauss ? A vous.

Je pouvais presque sentir frétiller la moustache morse de mon général. Il était sûrement l’homme le plus respecté après Letton lui-même dans la ville. Sa voix de viking résonnait encore dans mes tempes, je lui devais toutes mes migraines. « Vous avez oublié votre virilité sur le sein de votre mère, Rosenstrauss ?! » était, sans le moindre doute, le hurlement que j’ai le plus entendu de toute ma courte carrière de Calibre-Rouge. Lorsque j’entendais ses pas se rapprocher de moi dans la boue, se retourner n’était plus une option fiable. Je redoublais d’effort dans mes foulées et je transformais ma course en fuite désespérée. Je me demandais, parfois, s’il se souvenait encore de moi.

- J’ai un prisonnier à terre, visiblement évanoui. Pouvez-vous m’envoyer un ou deux hommes au Bloc Est, spécialisés en médecine si possible mon général ? A vous.

- Bien reçu caporal Rosentrauss, les soldats Castillo et Caldwell sont déjà en route, terminé.

Je soupirai. Ils allaient arriver d’ici une bonne dizaine de minutes. J’avais le temps de finir de vider mon chariot, de poser de nouveau un regard sur la dure réalité de mon travail. La seule chose qui me retenait d’arracher ce maudit foulard se trouvait chez moi, bien au chaud, protégée par des murs en bois et une foi aveugle envers mes talents imaginaires.
Je crus voir le paresseux bouger. Sa tête me paraissait s’être légèrement penché vers la droite. Peut-être que j’étais en train de devenir dingue. J’entendais les rats qui se raillaient de moi dans l’ombre, ils se délectaient du spectacle en cherchant un bout à se mettre sous la dent. Je pouvais presque entendre les battements de mon coeur, sonnant comme une mise en garde. Les yeux de multiples couleurs qui brillaient dans l’obscurité devenaient pesants. Je ne savais pas ce qu’ils espéraient le plus : le bac ou ma tête au bout d’une pique ?


Le temps me parut infiniment long. J’avais eu le temps de fumer trois bonnes cigarettes, celles que j’avais piqué à Chris en début de soirée. Toute cette fumée, tout cet horrible goût de goudron au fond de la gorge me donnait des nausées. Paradoxalement, c’était ce dégoût qui me permettait de me changer les idées. C’était peut-être le cas de tous les fumeurs d’ailleurs. De plus, un caporal non-fumeur, c’est comme une courtisane trop prude, on appelle ça communément un sketch. On finit toujours par leur mettre quelque chose au bout des lèvres, de force ou de gré.
Les deux soldats arrivèrent en petite foulée, légèrement essoufflés, donnant le peu d’énergie qui leur restait dans leur salut militaire : les jambes droites, le buste légèrement en avant, la tête baissée, ils me montraient leur Bulletdisk, bras et mains tendus. Pour les libérer, leur supérieur – en l’occurrence moi – devait toucher leur arme de la main gauche, et relever leur tête de la main droite, en prononçant ces mots :

- Ton sang nettoiera les plaies de la patrie. Gloire à Crashtown.

- Gloire à Crashtown, répétèrent-ils successivement.

Je leur montrais le cachot concerné, sans omettre le léger mouvement du présumé rossard que j’avais aperçu. Le large faciès imberbe de Caldwell, habituellement jovial, semblait sceptique. Une goutte perla sur son crâne chauve. Il renifla en jetant un regard inquiet sur Castillo. Le bouc du latino, rarement immobile, cachait probablement un diagnostic précipité et tragique. Ses billes d’ébène heurtèrent l’acier des miens. Il dégaina son bulletdisk.

- Pouvez-vous ouvrir, caporal ?

Je m’exécutai en guise de réponse, insérant avec prudence la clé numéro 11083 dans la serrure. La porte de la cellule s’ouvrit dans un bruit d’acier rouillé, son locataire ne paraissait pas gêné du vacarme. Castillo s’approcha prudemment de lui. Il s’agenouilla lentement et, du bout de son arme, il fit coulisser doucement sa tête dans notre direction. Il nous regarda avec un air hébété, la bouche entre-ouverte, comme si on venait de lui ravir quelque chose entre les mains. Un rat sortit de la bouche du malheureux. Nous eûmes un sursaut de recul. Caldwell ne put retenir un juron en écrasant sauvagement le rongeur sous sa botte. J’aurais voulu l’accompagner avec la langue de Goethe dans sa passion meurtrière mais rien ne montait : j’avais dû voué des espoirs bien grandioses pour que ce revers d’humanité me crispe autant. Castillo, avec son calme olympien, examina une première fois le cadavre, mettant par précaution des gants en latex qu’il avait emporté dans son blouson.

- Il s’est suicidé, constata-t-il en montrant l’extrémité de l’avant-bras, il s’est taillé les veines.

- Avec quoi ?! m’étonnai-je, les prisonniers sont fouillés pour ne pas emporter d’objets tranchants dans leurs cellules.

Un objet attira l’attention de Caldwell, il brillait faiblement dans les lugubres, non loin du lit de fortune de l’ancien prisonnier.

- Il a réussi à faire un silex en éridium, dit-il en me tendant l’objet, comment a-t-il fait pour le tailler ?

Le silex brillait d’une faible lueur verdâtre. Son extrémité pointue était parsemé de sang séché.

- Ses dents… répondit Castillo en soulevant la lèvre supérieure du défunt, regardez il lui manque une partie de ses incisives et ses prémolaires sont durement amochées.

- Cela m’étonne qu’on ait pas remarqué qu’il avait de l’éridium sur lui… dis-je d’un ton sceptique.

- Vous pensez qu’il y a une taupe dans nos rangs, Caporal ? me demanda Caldwell.

Sa question me glaça le sang. Cette idée ne m’était même pas venu à l’esprit. Non, cela me paraissait tellement inconcevable qu’il m’était interdit d’y penser. J’étais persuadé, dans mes jeunes et naïves années, que mes pulsions patriotiques atteignaient chacun de mes compagnons d’armes, chacun des habitants de cette ville, chacun des enfants qui gambadait dans les rues sableuses. La trahison n’avait jamais été une option, elle était juste une vieille histoire à dormir debout, racontée aux sales mômes qui n’arrivaient pas à fermer l’oeil. Mon silence fut trop éloquent. Les sombres présages de l’inquiétude avaient totalement recouverts le visage de Caldwell. Il fallait se rendre à l’évidence : j’étais un bien piètre caporal. Une vive lumière nous illumina, nous forçant à protéger nos pupilles.

- Castillo, qu’est-ce que tu fous ? demanda Caldwell derrière son maigre bras.

- Les traces de sang… Elles mènent quelque part, remarqua-t-il en suivant le tracé rouge-sang, mais étrangement elle mène au…









La fin de sa phrase se heurta contre le mur. Caldwell fit le signe de croix et commença à réciter un « Je vous salue Marie ». Pourquoi ? Pourquoi ce nom ? C’était comme un fantôme, un mauvais esprit qui, du plus profond des abysses, avait réussi à se faire entendre. Son message, ses paroles étaient gravées sur les briques du cachot, transmises par un homme désespéré qui avait pris pour encre son propre sang pour obéir au Diable. De multiples traces de mains sanglantes entouraient le message, comme s’il avait voulu marquer toute sa volonté, toute sa folie dans ces lettres qui m’avaient fait frémir. Les mots ne m’avaient jamais semblé aussi terrifiants, aussi meurtriers : j’eus un tel vertige que je pus sentir le Croque-mitaine sortir du dessous du lit, Baba-Yaga marcher en riant entre les cellules, les Rakshasa monter au plafond pour ensuite nous saisir à la gorge... Pourtant, le nom inscrit dans cette cellule était bien plus monstrueux que toutes ces anomalies, que toutes ces immondes créatures :


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Mon sang ne fit qu’un tour. Je repris mes esprits et ordonnai aux deux soldats de porter le corps inanimé en dehors du bloc, je voulais m’enfuir.
En sortant de la cellule, un sifflement mélodieux parvint à mes oreilles. Je cherchais hâtivement l’origine du bruit, les surprises commençaient à me saturer. Mon regard croisa celui d’une jeune femme, une trentenaire à vue d’oeil, située dans la cellule d’en face, qui laissait tomber sa chevelure jaunâtre derrière les barreaux, tentant de retrouver une bouffée de liberté qui avait depuis longtemps quittée ses racines. Elle mouvait ses lèvres gercées et les notes s’envolaient presque aussitôt, pas plus haut que le plafond, mais juste assez pour lever les têtes. Chaque prisonnier passa son bras à travers les barreaux et tendit sa paume vers le haut, l’annulaire et l’auriculaire repliés. Ils tenaient une carte invisible qu’ils étaient les seuls à percevoir. Après tout, ils avaient tous les mêmes yeux ambrées, la même barbe hirsute, le même corps amaigri, les mêmes cheveux gras et gris qui pendaient comme des morts sur leurs crânes. Ils existaient à travers une seule et même personne, un seul et même symbole de liberté ; une autre voie que celle des mines, un autre geste que celui de la pioche ; un nouvel espoir né de la misère, un nouveau chant né du joug de l’inhumanité. Je tirai deux coups de feu dans le vide.

- Silence !!

Certains se recroquevillèrent. D’autres me tinrent tête. La prisonnière, elle, me regardait avec un air rempli d’incompréhension, comme si elle m’en voulait d’avoir détruit les Six suites anglaises de Bach ou d’avoir brisé avec mon genou la Flûte enchantée de Mozart. Seuls les rats osaient encore discuter. Je me penchai.

- Quel est ton nom ?

Elle prit une grande inspiration, comme pour ne pas se voiler la face. Elle savait qu’elle s’était condamnée, elle savait que je ne quitterais pas le Bloc sans l’avoir humilié. Mais elle était là, assise sur le sol crasseux en tentant d’aspirer les mots justes.

- Il est en route… le printemps apportera la justice à Crashtown. Il abattra la colère des Justes sur votre sillage. Il fera tomber vos généraux un par un avant de vous tordre le cou… Souvenez-vous de mes paroles Caporal, souvenez-vous de la mise en garde de Kassandra. Imprimez mon numéro dans votre mémoire. Je l’inscrirai sur votre tombeau !

Je tirai de nouveau, dans le mille cette fois. Je contemplais les éclairs qui voyageaient sur son corps convulsé, dans une symphonie de cris de douleur boursouflés. Je serrais la mâchoire : j’étais persuadé d’avoir changé le mode de mon Bulletdisk. Finalement, même après une énième ronde, il me restait toujours une once d’humanité.











Baraquements des Calibres-Rouges, sous-sol du Letton’s Strip, 19h22



- Rapport du 18 février 2018 : le prisonnier 11083 s’est suicidé en se tranchant les veines de l’avant-bras gauche en écrivant, avant de mourir, avec son propre sang sur le mur : Handless Homecoming. La prisonnière 11084 a annoncé son retour également. Il serait préférable d’ouvrir une enquête sur les Calibres-Rouges ayant fouillé le Bloc Est : il y a peut-être des traîtres parmi nous. (Judas jeta le rapport d’un geste désinvolte) Vous vous croyez dans un film, caporal Rosenstrauss ?

Judas s’enfonça nonchalamment dans son fauteuil. Il arborait un sourire moqueur, tranché par une cicatrice ridicule. Je me demandais souvent ce que cette crapule serait devenue sans son nom de famille. Il se nourrissait de la gloire de son frère, nageant dans le jacuzzi rempli de sang de nos confrères tombés pour la liberté, il y a dix ans maintenant. L’honneur d’un homme ne m’a jamais semblé aussi décrépi, jamais aussi bafoué, jamais aussi meurtri. Il avait conscience de l’aversion qu’il produisait, c’est peut-être pour cela que le cadet des Filliatrau nous provoquait du fond de son fauteuil, avec ses yeux kaki sans valeur.

- Non, mon général, répondis-je la tête haute, les soldats Castillo et Caldwell vous diront la même chose. Vous avez vu le cadavre.

Il pianota avec ses doigts sur le bureau en bois d’acajou.

- Ecoutez, Caporal. Je vais être très clair avec vous…

Il déchira mon rapport.

- Le Handless Combo est mort. Pour demain, je veux un rapport plausible. Je sais que surveiller le Mont de l’Enfer n’est pas un luxe, mais ce n’est pas une raison de vous défiler.

Il me renvoya d’un geste de la main. Je m’inclinai et je sortis, la mâchoire serrée.
En arrivant aux vestiaires, je n’avais aucun visage sur lequel me défouler. J’étais pris d’une telle colère, d’une telle exaspération, que mon poing s’abattit lourdement sur mon casier beige, ne manquant pas de l’accompagner d’un grognement : « schwuchtl !! ». J’arrachai mon foulard de ma gorge, je commençais à étouffer. Je lui jetai mon dernier coup d’oeil de la journée. Pourquoi j’avais toujours l’impression d’avoir du sang sur les mains ?





#3 Posté 30 January 2018 - 09:03 PM Par Kalin

  • Kalin
  • Maître du jeu
  • Aussi doux qu'un câlin

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Elle avait transformé un vieux local datant du temps des premiers colons, c’est-à-dire il y a trois ou quatre siècles, pour en faire son petit coin à elle, que j'aimais bien appeler «son jardin d'Eden». C’était une grande pièce, mais son encombrement –non pas ordonné- lui donnait l’impression d’être deux fois plus petite. Il n’y avait pas une étagère ni un seul meuble qui ne soit pas couvert d’une de ces choses dont elle était folle. D’ailleurs, il n'y en avait pas une qui soit identique à l'autre. Si je devais décrire cette pièce avec une seule image, je dirais qu’elle était comme une couverture parfaite d’un magazine. La première fois que je suis entré à l’intérieur, j’avais peur de m'asseoir au cas où je froisserais le tissu des fauteuils et je n’osais rien toucher de peur que mes empreintes ne salissent le mobilier, et tous ces fabuleux objets exposés comme des œuvres d’art. Il y avait un grand canapé de couleur crème incrusté d'une fine soie verte ; les feuilles étaient brodées si délicatement qu'elles auraient pu s’y poser au printemps et s'y incruster tranquillement, avec le temps. Sur ses coussins n’apparaissait aucune marque, et j’en déduisais que personne ne s’y était jamais assis, ou peut-être une fois, mais cela devait être il y a longtemps. Les rideaux en lin qui couvraient les vitrines du côté de la rue étaient peints de pourpre, le genre de couleur qui ne se ternit jamais avec le temps. De tous les magasins de la ville, des traiteurs et des artisans, ce coin là est celui qui me marqua le plus pendant mon séjour en ville.

A l’image de sa boutique, là-bas ne se rendaient que des gens uniques en leur genre. Des passionnés, des bavards ou bien des curieux. A force de les observer, je me rendis compte que c’était toujours à peu près les mêmes, et ainsi, elle les connaissait chacun par leurs noms. Parfois, ils venaient juste pour bavarder, et lorsque le soir arrivait et qu’ils devaient rentrer dans leurs petites maisons pour rejoindre leurs petits-enfants, en passant le pas de la porte ils promettaient toujours d'acheter quelque chose à leur prochaine visite. Cela arrivait parfois. Elle n'y voyait pas d'inconvénient, car pour elle, ces discussions d’après-midi entretenaient sa vie sociale et sa bonne image, et puis, après tout, l'argent n'était pas une source d'inquiétude pour elle.
Je dirais même qu’elle ne s’occupait pas beaucoup de la vente. Elle me confia un jour que chaque pièce qui, soigneusement emballée dans un papier de soie, quittait son magasin, était une pièce de perdue plutôt qu’une vente réussie. C’est comme ça qu’elle voyait les choses. Comme lorsqu'une mère, après de longues années d'éducation, voit partir de chez elle son fils, pour qu’il aille continuer sa vie sous un nouveau toit, avec une nouvelle femme et une toute nouvelle attention. Ce n'est pas qu'elle le perde pour toujours, car il vit encore, mais l'enfant entouré d'amour et aux besoins de sa mère n'est plus et ne sera plus jamais.


Après ses enfants à elle, c'était ses trésors –comme elle aimait bien les appeler- pour qui elle consacrait le plus de son amour. Plus qu'une passion, s'occuper de ses trésors était devenu pour elle une manière de vivre. Elle s’était toujours considérée comme étant mère. Et peut-être que, le temps et les évènements passants, ne pouvant plus s'occuper de ses enfants comme dans ses vertes années, elle conservait ce rôle à travers ses trésors. Pourtant, qui eut idée de vendre ses enfants ? Ces petites choses dont elle s'occupait avec tant d'amour, sa boutique en était remplie. Elle s'en était pourtant rendue compte : elle ne pouvait pas leur donner ce rôle, car, même prise d'une grande folie, jamais de sa vie elle n'aurait vendu un de ses enfants. Et pourtant elle en vendait parfois. Cette évidence lui donnait beaucoup de chagrin, mais elle aimait s'en voiler les yeux.
C'est pour cette raison que lorsqu'il lui arrivait d'en vendre, c'était pour elle une déchirure. Elle qui les avait si minutieusement confectionnés, avec tout cet amour et tant de délicatesse. C'était comme si, à chaque vente, elle se séparait à chaque fois d'une partie d'elle-même. Je la comprenais bien. Je n'aimais pas moi-même céder les choses qui m'appartiennent. Dans son travail, elle tenait à tout faire elle-même. Aucun associé ni assistant ne l’avait jamais accompagnée car, d’abord, elle jugeait qu'elle seule était capable de donner vie à d'aussi belles petites choses. La création de quelqu’un d’autre n'aurait pour elle aucun intérêt. Puis ce n'était pas un métier.


Elle poussait cette philosophie à son extrême. Par exemple, elle n'avait pas investi dans des machines pour rendre le travail plus rapide et moins usant. En lui demandant pourquoi, elle me dit que cela lui gâcherait le plaisir d'élever ses bouts de choux elle-même. Il fallait qu’elle puisse les toucher. Il fallait qu'elle y imprègne son âme, pas la froideur métallique d'une machine. Je me souviens aussi qu'elle allait au marché couvert et qu’elle passait là-bas des journées complètes pour choisir les plus beaux tissus, ceux avec la texture la plus douce et aux couleurs les plus éclatantes. Elle les transformait ensuite en des rubans plus beaux encore pour habiller ses petits trésors. De la même façon, elle se rendait elle-même chez l'ornithologue pour apprécier de ses yeux le plumage des oiseaux, afin de choisir lesquels prêteraient leurs plumes pour ses décorations. Et ainsi de suite, aucun détail, aucun accessoire, aucune étape dans la conception de ses trésors ne lui échappait.

Nous nous trouvions donc là-dedans, dans son jardin d'Eden. A part elle et moi, il n'y avait personne. enfin je crois, qu'importe. C'était le soir. Tranquillement assise devant la grande glace qui faisait face à la porte -elle pouvait ainsi voir ceux qui entraient dans sa boutique sans avoir à se tourner- elle contemplait son propre reflet comme une oeuvre d'art. Elle était jolie. Mais ce qui me perturbait toujours, qui me donnait de grands frissons dans le dos, c'était ses yeux. Deux yeux clairs presque transparents, qui avaient l'air de ne jamais vous voir, comme si elle regardait plus loin que vous. Comme si vous n'étiez pas vraiment là. Elle aimait bien ces moments-là. A ce moment-là, il n'y avait aucun bruit. C'est à ce moment-là que le tintement de l'attrape-rêves accroché au-dessus de la porte retenti... puis il entra.

Il n'était pas sûr de lui. Son dos était courbé et tremblant comme l'échine d'un animal apeuré. Comme s'il avait peur que l'on lui arrache, ses mains étaient fermées sur les bords de son long manteau noir. Une mèche pure lui caressait le menton. Il tâtait de ses grands yeux vides, car il ne pouvait observer avec ses mains, chacune des pièces exposées parmi la grande collection du magasin. Il en était émerveillé, je le savais. Les lattes du plancher craquaient mélodieusement sous chacun de ses pas, comme s'il retrouvait ces planches depuis longtemps délaissées et qu'elles jouaient pour lui une joyeuse mélodie, en guise de bon retour. Puis, il lui sembla entendre quelque chose. Trop éloignée dans le fond du magasin, dissimulée par les étagères, les tissus et tous ces objets d'art, elle se leva sans qu'il puisse la remarquer.

«Nala... Nala... Pas là ?»

Il s'était précipité vers le comptoir. Moi, je me réfugiai sous le canapé.

«Où... où suis-je ?» avait-il laisser s'échapper d'entre ses dents, l'air mélancolique. Les planches se turent. C'est alors qu'elle se montra à lui. Elle n'avait pas peur, ce n'était pas la première fois qu'elle le recevait. Elle prit le temps de le regarder avec ses grands yeux clairs. Ce n'est pas qu'elle le trouvait beau, mais qu'elle trouvait dans chaque corps sa part d'esthétique. Si elle avait su dessiner ou peindre, ses œuvres auraient certainement été d'une grande émotion.

«Dans la chambre d'une femme, je suppose... Vous n'y avez pas été invité, Claus.»

«Comment... comment connaissez-vous mon prénom ?»

Je crus qu'il allait s'écrouler au milieu des étagères.

«Vous avez oublié, n'est-ce pas ?»

Elle était comme une rose au milieu d'un désert. On se demandait rapidement si ce n'était pas un mirage, ou bien un miracle. Ses pétales onduleuses formaient une robe rouge, soulignant avec une précision exquise les formes de son corps. Ses branches, si délicates, paraissaient êtres plus légères qu'une plume. On avait peur de la laisser filer si l'on détournait le regard. Sa peau de cuivre paraissait douce, enfin, je savais qu'elle l'était, et à passer près d'elle on pouvait sentir son parfum, cette odeur qui allait s'incruster jusqu'au plus profond de nos entrailles. Elle ramena d'un geste de grâce une mèche brune qui lui chatouillait la joue. Sa bouche rosée était  immobile, comme glacée, destiné à ne servir qu'un seul homme : une sorte d'élu du Graal. Ses yeux transparents me transperçaient. Elle regardait plus loin que moi. Elle savait, mais elle restait de marbre. Elle posa la première carte sur le comptoir.

«Non, c'est impossible. Ils n'ont pas pu... Vous m'aviez promis...»

Je ne pouvais pas le croire.

«Amoureux de la Rose. Vous êtes venu la semaine dernière aussi, vous en souvenez-vous ?»

Je ne me souvenais de rien.

«Vous... vous mentez, cela fait dix ans que je ne suis pas entré.»

Elle ne pouvait pas me mentir. Elle posa la deuxième carte sur le comptoir.

«Sorcière de la Rose Noire. J'ai tenu ma promesse, Claus. Vous ne vous en souvenez pas, mais... vous le savez bien.»

«En effet... à force de jouer les vieillards décrépis, je finis par m'attraper des maux de dos. Vois-tu tout ce que tu me fais endurer, Barbara ?»

Elle n'avait pas peur. Elle posa la troisième carte sur la table. Reine Amoureuse de la Rose. Il ne lui adressa pas l'ombre d'un regard. Je ne comprenais pas ce que cela voulait dire. Le dimanche de chaque semaine, il lui apportait une fleur de plus pour compléter son petit coin de jardin... et le dimanche suivant, il avait oublié. Il oubliait toujours, il ne cessait de venir, encore et encore, si bien qu'au bout d'un an, elle avait accumulé suffisamment de ces petites choses pour décorer son Jardin d'Eden tout entier.

«Ne m'accusez pas ainsi. Les femmes sont fragiles et délicates, avec cette brutalité, vous risqueriez de les abîmer.»

«C'est toi qui va me faire croire ça ? Nous savons tous deux qu'une rose, aussi délicate qu'elle soit, naît toujours avec des épines. Il sorti de son long manteau noir un paquet ficelé qu'il déposa sur le comptoir, manquant presque d'écraser les fleurs. Il s'en dit des choses en ville... en une semaine...»

«Leurs épines les protègent des mains disgracieuses qui souhaitent avidement les cueillir.»


«C'est pour cela que nous semons un petit nombre de graines un peu partout en ville et dans les alentours... Tu sais, leurs murmures m'ont appris énormément de choses.»

Je me souviens particulièrement bien de cet instant, parce qu'il fit quelque chose qui me heurta au plus profond de moi. De ses mains disgracieuses il vint tripoter ce trésor magnifique, posé sur son socle, à côté du comptoir. Alors qu'il causait, -d'une manière terriblement dissonante- il le faisait tourner entre ses doigts. Si j'avais pu me lever pour lui retirer des mains, je me serais empressé de le faire, quitte à m'introduire dans une discussion qui ne me concernait pas. Mais il semblait que je n'étais pas en mesure de le faire. Alors je ne fis rien.





#4 Posté 07 May 2018 - 05:38 PM Par Kawaki

  • Kawaki
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  • Narrateur dramaturge

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Ah ! Je l’avais anticipé depuis le bas des escaliers, moi, cet ignoble brouhaha du vendredi soir. Les rires gras mêlés à cette musique infâme envahissaient déjà les murs comme des termites. Ca vous bouffait l’air toutes ces haleines alcoolisés, toute cette nicotine ! Le moindre centimètre carré du Letton’s Strip en était imprégné ! Dans cette orgie d’odeurs, on jouait à s’en tordre les doigts, on se goinfrait comme des éléphants, on chantait à tue-tête… Nos « filles », elles, dansaient à s’en briser le dos, caressaient les barbes, attrapaient le pognon qui volait des mains et servaient les plus grands abrutis du business. On en embrassait des culs dans la salle, mais seulement du regard pour le moment. Il était mal vu de succomber à la tentation dans la salle principale. Les plus aisés de nos clients – souvent reconnus par leur tempérament égrillard et dépravé – finiraient sans nul doute la semaine en se vidant les couilles dans une gourgandine du Bloody Mary, dans les normes de la maison. Après tout, c’était vendredi soir. On pouvait tout se permettre.
Le tintement des verres sonna comme une note libératrice, douce, presque fantastique à travers cette cohue. Il me rappela vaguement celui de l’attrape-rêves de ma fleuriste. Le son ne résonna qu’une seconde, un peu moins peut-être. Il s’était mêlé à la fumée des cigarettes et des cigarillos, avant de s’évaporer dans l’air âpre, comme si de rien n’était.

Caporal ! Caporal !

J’étais appuyé contre la rambarde, je venais de finir de monter les escaliers. Cette voix, je ne savais pas d’où elle était venue. Je ne la reconnaissais même pas. En vérité, cela m’était complètement égal. Moi, tout ce que je voyais, c’étaient les portes coulissantes du saloon qui menaient au dehors, à mon week-end bien mérité. Je fis donc la sourde oreille. Je n’étais pas bon comédien, mais j’espérais que ça marcherait. Il pouvait bien me servir d’alibi, ce boucan, tellement il me semblait épais.
Rien n’y fit. La voix me rappela une fois, deux fois, trois fois tandis que je traversais la grande salle avec dédain, zigzaguant entre les tables avec des pas lymphatiques. Je finis par tourner la tête, par lassitude. En vérité, je m’étais  résigné : je n’avais tourné que les yeux, une main posée sur mon bulletdisk. Mon crâne pesait une tonne, impossible de le bouger sans que mes idées brinquebalantes ne se cognent contre ses parois. J’avais un début de migraine.
La voix qui m’avait interpellé échappait d’un gringalet de petite taille dont les pieds ne touchaient même pas le sol. Il était assis, tout souriant, à l’une des nombreuses tables à la disposition des clients, non loin du comptoir. Lorsque nos regards se croisèrent, il me hurla quelque chose en me faisant signe d'approcher. Malgré une concentration extrême, je ne percevais aucun des mots qu’il m’envoyait à la figure, à part mon grade. « Eh ! Caporal… Eh ! Caporal... ». Ce devait être son visage qui me perturbait, il avait quelque chose de repoussant. J’imaginais, qu’à tout moment, ses grands yeux exorbités allaient sauter sur le parquet. Son nez était pas mal non plus : long, légèrement cassé, il était sûrement capable d’aspirer les mouches qui se frottaient les pattes au bord de la table. En l’absence de tout cuir chevelu sur les côtés de son crâne, j’en déduisais que son képi noir cachait sûrement un crâne lisse et laid, décoré par une rangée de grains de beauté dégueulasses. Seule sa bouche, assez pulpeuse finalement, presque féminine, arrangeait ce chantier facial.  
Je décidai malgré moi de le rejoindre. Je me rendis compte un peu tard de mon erreur : le gringalet avait beau hurler je ne connaissais ni son nom, ni son prénom, ni son grade. Il faisait peut-être même partie de mon régiment sans que je le sache. Je n’avais pas la mémoire des visages, encore moins celle des prénoms. En même temps, la migraine n’aidait pas. Je m’installai, le visage sévère comme seul moi savait le faire.

Quoi ? lançai-je d’une voix désintéressée.

Vous avez vu Rosenstrauss ?!

Rosenstrauss, oui, je sais qui c’est lui. Son nom me donnait la gerbe, un peu comme tous les mots allemands. C’était donc comme ça que je me rappelais de lui : en ayant la gerbe. J’expliquais brièvement – mais nonchalamment –  au gringalet que le chleuh avait été congédié un peu plus tôt par le Général de Division Filliatrau, en début de soirée. Un incident serait survenu plus tôt dans la journée, au bloc Est, un suicide selon certaines rumeurs. Le nain acquiesça d’un signe de tête. J’avais fini par ajouter, qu’après tout, nous étions vendredi. Mon interlocuteur haussa un sourcil et sortit précipitamment son portable de sa poche gauche.

Excusez-moi de vous contredire, caporal… Mais nous sommes jeudi, m’informa le gringalet en me présentant son écran.

En effet : jeudi 18 février 2018, 19h02. J’attrapai le bras d’une serveuse qui passait par là. Elle laissa échapper un hoquet de surprise et manqua de faire tomber son plateau.

Deux Vodkanik Rumble, bien chargés. Du nerf !

Elle se dégagea d’un geste vif. J’aurais pu me prendre une gifle si je n’étais pas gradé. Une fois éloigné, je remarquai que mon gringalet de voisin me fixait d’un air lassé.

Cela fait trois semaines de suite que je vous répète que je ne bois pas, caporal.

Qu’est-ce que ça peut bien me faire, hein ? Ma pince à linge ?

Il haussa un sourcil et tapota du doigt ses décorations. Je me suis senti extrêmement con : c’était le sergent-chef de mon régiment. J’ai bu les deux Vodkanik Rumble, pour oublier. Le reste de la soirée tomba dans le néant après le premier verre. La seule chose qui me revenait en tête aujourd’hui, c’était qu’on avait parlé de cour martiale. Et que je n’avais pas été en week-end le lendemain.




Image IPB




La station de tramway, située à une centaine de mètres du Letton’s Strip, était composée de trois abris plus ou moins larges. Chacun d’entre eux pouvait couvrir facilement une dizaine de personnes. Ce nombre se réduisait lorsque certains retraités, ou quelques femmes enceintes, se frayaient un chemin à travers la foule pour s’affaler sur un banc. Ils appuyaient alors leur dos sur le plan sensé représenter le trajet qu’effectuait mon tramway ( il portait le numéro 3, je crois). Cela m’ennuyait beaucoup car c’était la seule chose « tape-à-l’oeil » en dehors des affiches aguicheuses qui défilaient sur les panneaux publicitaires du trottoir d’en face. C’est peut-être, d’ailleurs, à cause de ces personnes-là que je ne me rappelle plus des noms de stations que j’avais eu la chance de traverser de long en large et en travers. De toute manière, cela n'avait plus d'importance. Leurs noms avaient bien changé depuis, et elles changeront encore, c’est évident. Elles changent à chaque régime.
Pour en revenir aux affiches publicitaires, je les appréciais car elles étaient les seules à garder une âme libre et intemporelle. Peu importe le pouvoir en place, la stratégie marketing restait continuellement la même. La plupart du temps – notamment lors de la promotion d’un nouveau parfum – elle visait à vous envoyer une paire de seins à la figure, moulée habituellement dans une robe en mousseline noire ou rouge, accompagnée de lèvres pulpeuses et d’une longue chevelure ébène. Cela avait son petit succès sur la gente masculine. Je connaissais un ami, un jour, qui était allé en parfumerie pour aller acheter la fille avec la somme exacte en poche. C’était un sacré abruti, mais je l’aimais bien. Je ne vous raconte pas sa tête – ni celle de la vendeuse, d’ailleurs –  lorsqu’il apprit que « la fille du panneau de la station » n’était pas en vente. Lorsqu’il voulut tenter les boutiques de lingerie, je l’avais retenu en l’invitant à boire un verre.
Les gens défilaient aussi, un peu comme les publicités finalement. Une succession de cravates, de poussettes, de robes, de chapeaux, de moustaches, de talons de toutes les couleurs et de toutes les tailles s’éclipsaient devant mes yeux comme s’ils n’avaient été que des songes. Chacun semblait coincé dans sa bulle, le regard fixe, souvent vide. Seuls les regards curieux des enfants paraissaient animés. Cette animation, purement naïve en y repensant, décuplait instantanément devant une vitrine de jouets ou de cartes. Leur émerveillement les clouaient au sol durant plusieurs secondes ; jusqu’à ce que leur mère, fatiguée, les tire par une manche et les force à continuer leur chemin. Les plus résistants s'étalaient par terre en pleurant. Ceux-là, on finissait par les traîner, sans oublier une petite baffe ou une petite fessée au passage. Ils pleuraient alors de plus belle.

Mes observations furent stoppées net : le tramway venait d’arriver. Durant son freinage, bien trop long à mon goût, je m’étais résolu à supporter la vue sordide de mon reflet qui se prolongeait sur chacune de ses fenêtres. J’étais mal rasé, cerné, et j’arborais un air résigné, semblable à celui d’un vieil alcoolique macho et violent.
Une voix féminine et robotique annonça le nom de la station ( que j’ai oublié, évidemment ). Les portes s’ouvrirent sur un kaléidoscope de couleurs assez sombres ; ce devait être à cause du soleil couchant, même le sable à mes pieds ressemblait à de la boue.
À travers ce mélange de couleurs ternes qui sortait du wagon, je crus reconnaître quelqu’un, une femme précisément, une très belle femme. Quand je l’avais connu, elle n’était qu’une jeune fille. Les crânes à moitié rasés couraient les rues, c’était la mode à l’époque, plus chez les femmes que chez les hommes bizarrement. Sa queue de cheval tressée était élégamment attachée à l’aide deux de plumes de piranga. L’éclat des derniers rayons de soleil me firent hésiter, je crois qu’elle portait un veston complété d’une ceinture qu’elle mettait en bandoulière. Cependant, c’étaient sans aucun doute ses hanches qui m’avaient mis sur la voie. Des hanches comme celles-là, on en avait plus jamais revu sur la scène du Letton’s Strip, au grand désespoir des habitués du saloon. J’avais hésité à l’appeler, je m’en souviens. Et puis j’ai pensé à ma mère et à mon dîner.
Ma voix s’éteignit au fond de ma gorge. J’expirai et rentrai précipitamment dans le wagon. À travers la vitre, après que les portent se soient refermées, je l’avais contemplé encore un peu, juste avant que le tramway ne démarre. Ma respiration et ma main moite formaient de la buée, cela m’avait gêné alors je m’étais écarté pour mieux l’admirer, sous un moins bon angle malheureusement. Je plissai les yeux comme pour mieux me souvenir. Lorsque les images de ma maigre vie se superposèrent, ma voix se ralluma comme la flamme d’un briquet, d’un coup sec et imprévisible, ne chuchotant qu’un prénom qui forma une buée sur la vitre du tramway, malgré moi :

Léna ?

Elle disparut au premier virage.








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